Christopher LASCH : La révolte des élites

La France est tout de même un pays étrange…Alors qu’elle a sans vergogne aucune importé des Etats-Unis hamburgers immondes, blockbusters crétins et sodas imbuvables (liste non exhaustive !), elle s’est fait tirer l’oreille pour traduire l’un des plus grands penseurs américains du XXème siècle, j’ai nommé le brillant et (presque) inconnu Christopher LASCH. 
 

A lonesome cow-boy


A la décharge de nos éditeurs nationaux, il faut bien admettre que Christophe LASCH était un drôle de pistolet. Historien, sociologue, philosophe, homme de gauche déjà atypique aux Etats-Unis et franchement extra-terrestre selon nos grilles de lecture françaises, il a développé une pensée originale et à contre-courant bien à même de déboussoler le lecteur le mieux averti. Sans négliger les multiples influences qui se sont exprimées dans ses ouvrages (l’héritage de l’école de Francfort en particulier, ou encore le freudisme), il me semble juste de dire qu’il faisait œuvre de moraliste au moins autant que de pur scientifique, soucieux qu’il était de conférer une perspective politique et morale à ses différents sujets de recherche. 



Pourtant c’est un auteur dont l’influence, aussi discrète soit-elle, se fait sentir chez maints penseurs actuels : Jean-Claude MICHEA bien entendu, qui contribua de manière déterminante à le faire connaître en France, mais également Emmanuel TODD dans certains de ses ouvrages, ou encore Philippe MURAY et Christophe GUILLUY, la filiation étant assez évidente dans le dernier cas. Pas un magistère écrasant donc, mais plutôt l’infusion douce de thèmes qu’il fut parfois le premier à mettre sur le devant de la scène. Ce que l’on sait de la personnalité du bonhomme n’a certes pas peu contribué à son rayonnement. La révolte des élites fut son dernier livre, sorti aux Etats-Unis en 1994. Bien qu’atteint d’un cancer mortel qui finit par l’emporter 10 jours après la publication de son ouvrage, il était à ce point pénétré de l’importance du message qu’il voulait y faire passer qu’il choisit délibérément de se consacrer à sa rédaction plutôt que de perdre du temps à se soigner…


La trahison de la démocratie


« La trahison de la démocratie » : tel est le sous-titre de La révolte des élites, et il résume assez bien la pensée de Christopher LASCH. Le principal constat qu’il établit est simple. Selon lui, dans un processus unique dans l’histoire, les élites des pays riches, au premier rang desquelles les élites américaines, seraient en train d’entamer une véritable sécession. Sécession géographique, particulièrement évidente dans certains quartiers américains, mais aussi et surtout sécession économique et mentale. Il ne s’agit pas ici d’inégalité, ou en tout cas pas seulement. Le problème ne réside pas tant dans le fait que les plus riches et les plus influents ne vivent pas la même vie quotidienne que leurs contemporains moins fortunés, ce qui ne pourrait être considéré comme une nouveauté. Non, la nouveauté radicale qu’il pointe consiste dans le fait qu’une partie des ressortissants d’un pays…n’en font plus partie. Ou du moins n’en font plus partie que nominalement. 


Cette révolte des élites n’a pu devenir possible qu’en raison de l’accélération de la mondialisation au cours de la fin du XXème siècle. Seules les possibilités octroyées par la mise en place d’une classe supérieure internationale à peu près homogène, parlant une langue unique (l’anglais !), jouissant de toutes les possibilités de déplacement et de communication de l’époque contemporaine permirent l’érection d’une classe hors-sol. Que l’ouvrage de Christopher LASCH paraisse au milieu des années 90 n’a rien de surprenant : le bloc soviétique venait de s’effondrer et Francis FUKUYAMA publiait La fin de l’histoire, bref tout était en place pour que cette nouvelle classe se pense investie d’un rôle presque messianique d’extension indéfinie de la globalisation.


Christopher Lasch

Le problème que posait cette nouvelle vision du monde, c’est qu’elle se créait en continuum propre, radicalement distinct des Etats-nations dont était pourtant issue cette élite nouvelle manière. L’incidence démocratique de ce constat est évidente. S’il n’y a plus aucun point commun entre les élites d’un pays et la plus gros de sa population ; pire, si ces élites cherchent à promouvoir des politiques qui vont contre l’intérêt de ce même pays ; encore pire, si elles en viennent à proprement nier la pertinence de l’existence des Etats-nations, alors se crée une rupture démocratique extrêmement dangereuse, susceptible de perturber le bon fonctionnement des institutions. 


L’avenir des démocraties

 

Avoir ce dernier point à l’esprit est crucial s’il l’on prétend comprendre quoi que ce soit à l’actualité politique américaine et européenne de ces dernières années. On peut à bon droit critiquer les courants populistes, aux analyses trop souvent à l’emporte-pièce et préconisant des solutions simplistes (ceci étant, Christopher LASCH lui-même se considérait comme populiste), mais ceux-là ne sont en définitive qu’une réaction à cette sécession des élites. L’élection de Donald TRUMP est à cet égard emblématique. Elle ne peut être comprise que comme la prise de conscience du désastre qu’était en train de commettre toute une large fraction des élites, qui au fond, ne se sentant plus vraiment américaine, n’était plus en mesure de comprendre le point de vue du fermier du Midwest ou de l’ouvrier de Chicago. 

Christopher LASCH fut le premier à vraiment analyser ce phénomène. Il put le faire parce qu’il s’agissait d’un esprit libre et brillant, qui n’avait guère été précédé dans cette voie que par quelques articles visionnaires d’Hannah ARENDT. Mais il put le faire aussi parce qu’il était ressortissant des Etats-Unis, le pays dans lequel le phénomène devint le plus vite patent. Il en ressort que les pays européens ne vont pas être épargnés, et de fait ils sont déjà atteints depuis des années. Le grave problème qui se posera à tous les pays d’Europe est le suivant : serons-nous en mesure de réunir de nouveau dans un même champ politique l’ensemble du corps civique de chaque Nation ? 

 
De la réponse à cette question dépend peut-être l’avenir de la démocratie dans ces mêmes nations. 


Bruno B. Bibliothécaire

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