Entretien avec Gabriela Trujillo
Gabriela Trujillo est autrice de L’Invention de Louvette, publié en 2021 aux éditions verticales. Après une agréable lecture de son roman, les bibliothécaires de Nîmes ont voulu en savoir plus sur la romancière et son texte.
- Qu'est-ce qui a été le déclencheur pour l'écriture de ce roman ? Est-ce que l'idée de ce texte était en toi depuis longtemps ?
Un jour, après une rupture amoureuse difficile, mon appartement a été cambriolé – et je me suis sentie démunie, presque mutilée. On avait presque " tout " pris, papiers, vélo et l’ordinateur … où j’écrivais depuis longtemps des textes courts, ainsi que mon journal intime. Puisque beaucoup de choses avaient été perdues, j’ai cru que je ne saurais jamais " me " retrouver. Alors j’ai demandé aux amis, de me dire s’ils pouvaient m’aider à savoir qui j’étais. L’un d’eux m’a renvoyé un texte que je lui avais fait lire. Il a dit " ça, ça te ressemble ". Et ce texte, j’ai voulu y retourner, le retravailler. C’était la matrice de Louvette. Néanmoins, j’ai encore du mal à faire des sauvegardes sur l’ordinateur.
- Tu es spécialiste du cinéma, de celui de Marco Ferreri. Tu es aussi directrice de la cinémathèque de Grenoble. J'aimerais savoir si le cinéma a une influence sur ton écriture et comment elle se manifeste si c'est le cas.
J’ai atterri dans le monde du cinéma par accident (par amour, mais parfois c’est pareil). C’est mon travail au quotidien – et ce qui le nourrit, le fait de voir des films, me permet surtout de réfléchir à des angles de prise de vue, à faire confiance aux ellipses lorsque j’écris.
Parler de Marco Ferreri est venu comme une nécessité lorsque l’écriture de mon roman est arrivée à une impasse. Mon éditeur de Verticales m’a fait découvrir un film du cinéaste italien que je ne connaissais pas, et c’est ainsi que j’ai fait ce livre chez un éditeur spécialisé, de toute urgence, comme un hommage au monde du cinéma de patrimoine qui est celui de mon travail.
- Louvette est un personnage affranchi. C'est une petite fille forte, au tempérament bien trempé. Est-ce que tu dirais que c'est une héroïne féministe ? Est-ce qu'elle a des modèles réels dans l'histoire des femmes ou des modèles fictifs ?
Merci pour cela … Je voulais vraiment que Louvette, maladroite, turbulente, un peu asperger, soit féministe sans le savoir, car elle descend d’une lignée de femmes dont l’énergie a pu être contrariée mais qui ont voulu s’épanouir, chacune à leur façon. Je voulais que la révolte lui soit naturelle, et qu’elle soit fondamentalement libre. Elle a une ascendance noble, oui, grâce à ma trilogie sacrée : des livres de Simone de Beauvoir, Elsa Morante et Janet Frame.
Je voulais aussi qu’elle soit drôle : d’où son lien très fort avec la Zazie de Raymond Queneau. Enfin, je ne sais pas si c’est réussi, mais je voulais qu’on puisse rire avec elle.
- Dès le début de ton livre, tu annonces la couleur autobiographique : "Toute ressemblance avec des personnes ou des situations ayant existé… c’est votre problème." S'il n'y avait pas eu cette phrase, le lecteur aurait pu passer à côté de cet indice sur la nature autobiographique du texte. Était-ce intentionnel de donner cet indice ?
Le but de cet avertissement était surtout d’éloigner la tentation de certains lecteurs de me reconnaître ou de se reconnaître… Bon, c’est raté. Mais l’idée est de défendre la puissance de l’écriture, la fiction comme une tapisserie qu’on construit à partir des choses qu’on voit et qu’on vit. J’aime cette phrase de Boris Vian : "cette histoire est vraie, puisque je l’ai inventée".
- Penses-tu que l'histoire de Louvette pourrait se passer n'importe où ? On devine que cela se passe au Salvador parce que c'est ton pays d'origine. Mais il y a une tonalité un peu merveilleuse dans ce décor, un décor qui semble sorti d'une certaine manière d'un pays imaginaire, peut-être d'ailleurs parce que ce pays n'est jamais nommé. Comment ce traitement du décor du Salvador s'est imposé dans ton récit ?
Je tenais à ne pas nommer ce pays. Peut-être oui, qu’il suffit d’un petit pays tropical et violent, pour construire un récit. En tout cas, c’est ainsi que je le sentais. Je voulais surtout rester au plus près de l’enfance : au début, les informations que Louvette glane dans son entourage sont livrées au lecteur. Ses sensations. Elle n’est pas née en chantant l’hymne national : et plus tard, cela n’a plus d’importance. Je crois...
- Avec ces petits chapitres, on peut penser que tu as écrit petit bout par petit bout ton histoire et que tu as ensuite recousu tous ces récits ensemble. De plus, tu as choisi de distinguer deux parties : "Un temps de petite fille" et "Le coup de hanche du coyote". Quelle a été ta méthode de structuration de ton récit ?
Cette structure en deux temps vient du fait qu’il y a le temps de l’enfance solitaire, contemplatif, descriptif. Après la sortie " officielle " de l’enfance (parce que Louvette a enfin ses règles), tout repose sur l’action, les amitiés adolescentes, la découverte de l’amour, les rebondissements et des péripéties dont elle est actrice et non plus spectatrice.
Je voulais que chaque petit chapitre ait un titre poétique, souvent en hommage à des auteurs et autrices que j’admire.
- Je me suis demandée ce que voulait dire "le coup de hanche du coyote"... Peux-tu m'en dire plus ?
Ma fascination pour certains animaux a résonné ici. Le coyote est moins noble qu’un loup, pourtant seul lui est présent dans les latitudes où Louvette est née, et de fait elle cohabite avec un chien demi-coyote.
Le coup de hanche du coyote est en quelque sorte le legs de ce chien essentiel (un hommage au chien qui a accompagné ma propre enfance), mais aussi la sensualité humaine de cette adolescente qui a tout appris de lui.
- Pour terminer, j'aimerais savoir ce qui s'est passé pour toi depuis la publication de ce roman.
J’ai eu quarante ans … et j’ai surtout compris qu’il avait fallu beaucoup de temps, celui qu’a mis la confiance en l’écriture, à venir. Il faut beaucoup d’inconscience (ma spécialité) pour écrire dans une langue qui n’est pas ma langue maternelle. Mais j’ai compris aussi que je ne voulais plus jamais m’éloigner de l’écriture dans cette langue de choix, de cœur.
- Et finalement une dernière question : as-tu envie d'écrire un nouveau roman, et si oui quelle en serait l'histoire ?
Ah bien sûr, je n’ai qu’une envie, c’est de revivre ce moment de grâce de l’écriture, la relecture et l’échange avec les éditeurs. L’histoire, elle, sera entièrement vraie, puisque je l’aurai inventée !
- Et alors en fait, c'est quoi vraiment l'invention de Louvette ?
C’est l’histoire d’une fille dont on ne sait pas si elle s’en sortira et qui, par l’amour des livres et des animaux, l’amour des garçons et l’amitié, survit avec beaucoup de joie - au moins jusqu’au moment où elle doit devenir une femme indépendante, avant même sa majorité.
L’invention de Louvette c’est ce moment où on ne sait pas si une petite fille invente la femme qu’elle deviendra ou si une femme s’invente une enfance au bord du Pacifique.
Dans ce récit aux multiples chapitres, le lecteur sera conquis par ces différentes histoires qui, toutes reliées entre elles, constituent le portrait du personnage de Louvette. Gabriela Trujillo dépeint un personnage sur deux temps, le temps de l’enfance de la partie I " Un temps de petite fille " et le temps de l’adolescence, " Le coup de hanche du coyote ". Comme tous ces garçons, on tombe un peu amoureux de Louvette, on s’y attache, on voudrait que ses parents s’occupent d’elle, on voudrait que Percy ne soit jamais mort. Le lecteur se prend un peu pour Monsieur Ferro, un protecteur. Gabriela Trujillo nous embarque dans un pays exotique d’Amérique Centrale, faits de volcans et de guerres civiles où Louvette livrée à elle-même nous séduit totalement. Et on aime se laisser charmer par Louvette !
Gwénaëlle B. Bibliothécaire
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L'invention de Louvette
Gabriela Trujillo
Verticales 2021